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Les Operas de Michael Tippett
"Je connaitrai mon ombre et ma lumiere: ainsi enfin je serai entier." Cette phrase du premier chef-d'oeuvre de Tippett, l'oratorio A Child of Our Time, demeure la clef de toute sa creation, ainsi qu'il le soulignait encore lui-meme en 1977: "la seule verite que je prononcerai jamais". Lorsqu'il rassembla ses premieres idees pour son oratorio, c'etait en 1938, il venait de vivre l'experience essentielle de son developpement interieur d'etre humain, la decouverte de la psychanalyse jungienne. Elle lui donna la reponse qu'il n'avait trouvee ni dans la marxisme trotskyste, ni dans la religion chretienne traditionnelle. Pour rendre le monde meilleur, il faut
commencer par soi-meme, par la reconciliation et le depassement de notre versant d'ombre, en d'autres termes de notre instinct de mort. Ses cinq operas, nes sur plus de quarante ans, sont tous des variations sur ce meme theme fondamental. L'homme ne peut compter ni sur une ideologie toute prete, ni sur l'aide d'une divinite, que l'agnostique Tippett ne saurait envisager. Comme arme et comme force qui guerit, il ne reste donc que l'amour, precisement celui du prochain, dont nous savons d'ailleurs (1 Corinthiens 13) qu'il surpasse meme en importance la foi et l'esperance. La Troisieme Symphonie de Tippett nous rappelle qu'Hitler et Staline ont etrangle l'Ode a la Joie beethovenienne dans la gorge de l'homme de cet effroyable vingtieme siecle. Mais il reste "un immense pouvoir de compassion, pour guerir, pour aimer" ("a huge compassionate power to heal, to love"). Quel courage immense il faut pour y arriver seul, sans aucune aide d'en haut! The Mask of Time nous apprend que Dieu le Pere s'est retire depuis longtemps sur des hauteurs inaccessibles, ne laissant a l'homme d'autre message que la possibilite (non contraignante) de le prier. Le Juif croyant Arnold Schoenberg ne pense pas si differemment dans son Psaume moderne inacheve (bien que pour lui le message soit contraignant), "et pourtant il prie" ("und trotzdem betet er"). Pour Tippett, l'humaniste agnostique, Dieu a depuis longtemps quitte l'humanite, mais non sans laisser en chaque creature une etincelle divine (que l'on se rappelle l'epigraphe a la tete de De la Maison des Morts de Janacek!), et cette etincelle s'appelle l'amour.
Mais l'homme ne peut aimer son prochain qu'a condition de s'aimer soi-meme, et pour cela il faut qu'il se reconcilie avec son versant d'ombre, avec son instinct de mort. Comment Tippett l'exprime-tt-il dans The Mask of Time?:
"O homme, fais ta paix avec ta mortalite, car cela aussi c'est Dieu" ("O man, make peace with your mortality, for this too is God.").
Ainsi, toutes les oeuvres principales de Tippett, et en particulier ses cinq operas, constituent autant de variations sur ce theme fondamental, autant de reponses possibles a cette unique question: connaitre et reconnaitre (accepter) soi-meme et le prochain. Cela est inseparable de son engagement, sa vie durant, de pacifiste et de defenseur des libertes. Ses operas envisagent le probleme du double point de vue de la responsabilite individuelle et collective. Tout cela se trouve deja dans le premier opera de Tippett, The Midsummer Marriage (Le Mariage de la mi-Ete), fruit de sept ans de dur labeur (1946-52), et qui est a bien des points de vue un equivalent moderne de la Flute enchantee (bien que des rapports existent egalement avec la Femme sans ombre de Strauss). Les deux couples (Mark-Jenifer et Jack-Bella, un peu equivalents a Tamino-Pamina et Papageno- Papagena) doivent d'abord connaitre et accepter leur propre personnalite et sa partie complementaire chez l'autre pour pouvoir devenir "entiers". Ce n'est qu'apres avoir domine leur propre agressivite en acceptant l'autre et sa difference qu'ils trouvent la force de vaincre la puissance oppressante de King Fisher. Mais il ne faut pas oublier que King Fisher, comme son nom l'indique (le "Roi pecheur") porte la blessure inguerissable (c'est-a-dire le peche) d'Amfortas. La joie pantheiste irrepressible de la scene finale culmine dans le sacrifice volontaire par l'amour: deux jeunes couples, symbolisant l'humanite entiere, ont victorieusement atteint leur but.
The Midsummer Marriage est la plus vaste de toutes les partitions de Tippett (sans tenir compte des coupures qu'il opera plus tard, elle dure largement deux heures trois quarts) et aussi la plus somptueusement riche du point de vue sonore, melodique et harmonique. Le langage, d'une tonalite deja tres elargie, atteint a une euphonie luxuriante, mais qui ne devient jamais pesamment sensuelle ni fin-de-siecle, car elle conserve une fraicheur juvenile, et meme virginale. Si l'oeuvre evoque la Flute enchantee de par son sujet, sa situation dans l'evolution de Tippett rappellerait plutot Idomenee: une explosion creatrice unique, au seuil ideal de la jeunesse et de la maturite (Tippett avait quarante-sept ans, mais ce fut un artiste a developpement tardif). Mais meme dans cette exuberance enivrante, l'instant plus grave de la reflexion et de l'avertissement ne saurait manquer (on le retrouvera dans tous les Operas suivants), et c'est ici l'air si emouvant de Madame Sosostris (le parallele avec l'Erda de Wagner s'impose de lui-meme). Dans le sillage de cette partition rayonnante naquirent d'autres oeuvres (The Heart's Assurance, la Fantaisie concertante sur un Theme de Corelli, le Concerto pour Piano) qui poussent peut-etre plus loin encore sa luxuriance melodique et rythmique presque arborescente. Apres plus de quarante ans, l'incomprehension presque totale qui salua ce chef-d'oeuvre nous semble inexplicable. Certes, la plupart des compositeurs offraient alors des oeuvres plus austeres et plus depouillees. Mais le fait de rejeter le livret (du compositeur lui-meme, comme toujours) comme confus, voire absurde, montre tout au plus a quel point l'oeuvre de Jung etait alors inconnue, du moins en Angleterre.
La Deuxieme Symphonie (1956-58), surtout dans ses deux derniers mouvements, inaugure un langage plus rude et plus dissonant, plus nu aussi, et constitue ainsi une transition vers le deuxieme opera, King Priam (1958-61), dont le sujet exigeait pareille mutation de style. Il occupe une position unique parmi les cinq operas, car c'est une tragedie, et son sujet emprunte a la mythologie grecque, revue a la lumiere de la psychanalyse jungienne. Son pretexte fut la consecration de la nouvelle cathedrale de Coventry, ville entierement detruite durant la deuxieme guerre mondiale (des le lendemain, le War Requiem de Britten fut cree au meme endroit). L' opera de Tippett traite donc de la responsabilite humaine devant le choix entre la guerre et la paix, le depassement de l'instinvt de mort auto-destructeur passant a present du plan individuel au plan collectif. Musicalement parlant, l'oeuvre est certes d'un acces plus ardu que les autres operas, et cela s'applique davantage encore aux oeuvres qui lui succederent immediatement, la Deuxieme Sonate pour piano, le Concerto pour orchestre et meme, dans une certaine mesure, l'oratorio The Vision of Saint Augustine, la plus complexe de toutes ses partitions. Le langage n'est pas seulement devenu hautement dissonant et pratiquement atonal, mais d'une concentration proprement elliptique, une succession de structures statiques assemblees a la maniere d'une mosaique (dont le modele peut se trouver dans la production tardive de Strawinsky) remplacant les developpements melodiques plus traditionnels. Les sonorites orchestrales sont apres et dures, les tutti sont rares, cuivres et percussions s'affirment a l'avant-plan, alors que les cordes se font discretes au point de manquer totalement (tout comme les voix feminines) dans le deuxieme des trois Actes. Plus rare, le lyrisme n'en demeure pas moins present, et il s'epanouit vers la fin, lorsqu'Achille temoigne d'une veritable compassion envers le vieux Roi Priam qui le supplie de lui rendre le corps de son fils mort. De sorte que la mort violente ineluctable de Priam devient une catharsis transfiguratrice. Cette meditation profonde sur la guerre et la violence conserve bien sur une brulante actualite. Encore le compositeur n'a-t-il pu aborder pareil sujet qu'apres l'exploration fondamentale de soi-meme menee a bien dans l'opera precedent.
Apres avoir acheve King Priam, Tippett en tira l'un des airs d'Achille et en composa deux autres, afin d'approfondir la psychologie du personnage. Ainsi naquirent les Songs for Achilles. De la meme maniere, l' opera suivant, The Knot Garden, devait susciter le cycle des Songs for Dov.
The Knot Garden (1966-69) occupe lui aussi une position, a part, car c'est le seul "opera de chambre", sanbs participation des choeurs, ce qui explique aussi qu'il ait pu etre transcrit sans aucun probleme pour une formation restreinte de 22 instrumentistes et qu'il ait ete produit maintes fois avec un vif succes sous cette forme nouvelle. Si The Midsummer Marriage evoquait la Flute enchantee, ici l'on pensera plutot a Cosi fan tutte: le psychanalyste (jungien) Mangus joue un role analogue a celui de Don Alfonso dans le chef-d'oeuvre de Mozart: il tire les ficelles de l'action et permet ainsi aux autres personnages de mieux se connaitre eux-memes. Mais l'ouvrage presente egalement des liens etroits avec la Tempete de Shakespeare, dont les personnages principaux sont repris par les protagonistes au dernier Acte a la maniere d'un psychodrame. Une fois de plus, il s'agit pour eux de vaincre les forces qui les emprisonnent et les limitent. Ainsi, le couple desuni Faber-Thea retrouvera son harmonie. Ainsi leur pupille Flora se liberera de sa peur du monde agressif des adultes, que represente la violence sexuelle envers elle qu'elle s'imagine percevoir en Faber. Pour cela, elle devra sortir de l'ambivalence sexuelle de l'enfance, et ce sera le musicien homosexuel Dov qui l'y aidera, non sans que son couple avec le poete noir Mel ne soit brise, Mel se rapprochant par contre de l'amere Denise, combattante pour la liberte defiguree par la torture. The Midsummer Marriage se deroulait a une epoque indefinie, King Priam nous ramenait trois mille ans en arriere, mais The Knot Garden se passe bien en notre siecle, meme si le moment n'en est pas aussi precis que dans les deux operas suivants. Mais ce qui apparait immediatement a l'ecoute du texte, et surtout de la musique, c'est un element tout nouveau, et des lors essentiel pour les oeuvres suivantes: en 1965, Tippett avait fait son premier voyage aux Etats-Unis, pays pour lequel il eprouva aussitot les affinites les plus profondes. Certes, le Negro Spiritual, le Blues et le Jazz etaient presents depuis toujours dans sa musique, mais ici il y a bien plus: le couple homosexuel Mel-Dov est certainement americain, cela s'entend a leurs paroles et surtout a leur musique, ou guitare electrique et rythmes dee Jazz jouent un role important, encore amplifie dans les Songs for Dov qui suivirent. C'est dans un meme climat musical et ideologique qu'il convient de situer l'immense Troisieme Symphonie (1970-72), avec son vaste Finale vocal faisant se succeder trois Blues. Et cette attirance vers les Etats-Unis se manifeste plus fortement encore dans l' opera suivant, The Ice Break.
Si en sa merveilleuse concentration The Knot Garden est peut-etre le plus parfait chef-d'oeuvre parmi les operas de Tippett, The Ice Break (1973-76) malgre, ou peut-etre justement a cause d'une concentration plus grande encore, demeure le plus problematique, ce qui ne veut pas dire le moins passionnant. Plus que tous les autres, il est etroitement lie a l'actualite du moment qui le vit naitre et, comme pour New Year, il faudra sans doute quelque temps pour qu'il se detache de cette actualite pour acceder a sa validite intemporelle. Concernant ses deux derniers operas, on a reproche a Tippett d'avoir voulu se rajeunir, d'avoir fait quelques concessions a la mode du jour, et peut-etre ces critiques ne sont-elles pas tout-a-fait denuees de fondement. Les "Zeitopern" de l'Allemagne de la fin des annees 1920 (Krenek, Hindemith et d'autres) ont eu besoin egalement de quelques decennies pour qu'une salutaire distanciation retablisse leur valeur veritable. L'action dangereusement tendue de The Ice Break se deroule dans un grand aeroport americain au temps de la guerre froide (le poete exile russe Lev ne peut manquer d'evoquer Soljenitsyne!), qui coincida egalement avec les emeutes raciales les plus violentes aux Etats-Unis: comme representant agressif et arrogant du Black Power, le "champion" Olympion rappelle evidemment Muhammad Ali. Les conflits sont ici de trois ordres: entre Est et Ouest (communisme et capitalisme), entre Blancs et Noirs, enfin entre les generations. Yuri, le fils de Lev, emigre a l'Ouest vingt ans avant son pere, se sent totalement Americain (blanc, bien sur) et doit passer d'abord par la tres dure epreuve d'une longue convalescence, apres qu'il ait ete grievement blesse danse une emeute raciale, pour trouver le chemin d'une reconciliation avec son pere. Pour Gayle, son amie, et pour Olympion, il est trop tard: ils sont morts, victimes de la violence aveugle. Mais la fin apporte de l'espoir, et la rupture des glaces dont parle le titre devient le symbole du degel qui succedera a la guerre froide. La musique elle aussi fait voisiner la violence agressive et le plus chaud lyrisme. Cette generosite de l'expression, deja largement reconquise dans The Knot Garden, est encore plus evidente ici.
C'etait l'intention de Tippett de ne plus composer d'opera apres The Ice Break, et New Year (1986-88) fut tout d'abord concu comme une sorte de Comedie musicale, avec beaucoup de danses et de chansons. L'oeuvre ne devint que graduellement un veritable opera, et meme plus long que les deux precedents. Cette fois-ci, non seulement la musique a des accents americains encore plus nets que dans The Ice Break, mais la premiere elle-meme eut lieu outre-Atlantique, a Houston, Texas. Dans The Ice Break, l'element "a la mode" avait ete un "trip psychedelique" organise par un "messager" venu d'ailleurs (et qui avait du reste rapidement detrompe ses suiveurs: "Sauveur? Heros? Moi!! Vous voulez rire!"). Ici, deux groupes de personnages se font face: la psychologue pour enfants Jo-Ann, son demi-frere noir Donny et leur mere adoptive a tous deux Nan vivent "quelque part" et "aujourd'hui", tandis que l'informaticien Merlin, le pilote spatial Pelegrin et leur chef (feminine) Regan debarquent de leur vaisseau spatial, venant de "nulle part" et de "demain". Une derniere fois, il s'agit de vaincre ses complexes et son versant d'ombre, en l'occurence pour Jo-Ann, soeur vulnerable de la Flora de The Knot Garden, Jo-Ann qui n'ose plus sortir de la chambre ou elle travaille, de peur d'affronter la "ville de terreur", dans laquelle le delinquant revolte Donny se sent au contraire comme un poisson dans l'eau. De la sorte, elle ne peut venir en aide aux nombreux enfants qui ont besoin d'elle, et que sa formation professionnelle lui permettrait pourtant de secourir. Mais ici, sa delivrance viendra grace a l'amour du pilote spatial Pelegrin, qui la laissera comme femme liberee et courageuse avant de disparaitre a nouveau dans le cosmos.
Ecrite pour un orchestre de dimensions moyennes (beaucoup de vents, de percussions et d'instruments electroniques, mais peu de cordes), la partition est du pur Tippett d'un bout a l'autre, meme lorsqu'il utilise des sons electroniques pour la musique "spatiale". Mais le ton s'est fait encore plus chaleureux, presque populaire par endroits, par exemple lors de l'Auld lang syne reconciliateur qui termine le deuxieme Acte, ou lors des nombreux passages evoquant la musique Rock ou meme Rap. Compromissions, besoin d'adaptation d'un octogenaire eternellement jeune pour se mettre au diapason d'une jeunesse avec laquelle il se sent en communion? Les critiques parfois tres jeunes (du moins quant a leur date de naissance) qui en ont pris ombrage sont evidemment eux- memes desesperement vieux! Le compositeur n'a visiblement pas eu l'intention ici d'ecrire quelque chef-d'oeuvre inaccessible pour un futur hypothetique, mais bien de livrer un temoignage valable aujourd'hui de son engagement permanent face aux problemes de notre socicte. Il est reste l'idealiste irreductible qui creait A Child of Our Time il y a plus d'un demi-siecle. En temoignent les mots-clef, les mots ultimes figurant a la fin de son dernier opera: "One humanity; one justice.".
(C) Harry Halbreich